Connaître l'Afghanistan

Le "Grand Jeu et la naissance de l'État

L'acte de naissance de l'Afghanistan est la création de l'émirat de Kaboul en 1747. Ahmad Shâh, un Pachtoune à la tête des Durrâni, est alors élu pour diriger le pays par la Loya Jirga, un grand conseil des tribus qui est utilisé, à partir de là, comme source de légitimisation par tous les pouvoirs politiques, sauf le régime communiste. L'amir (commandant, souverain) profite de la faiblesse des trois grands empires qui l'entourent (séfévide, mongol et ouzbek) pour étendre son pouvoir jusqu'à l'Indus.

La logique première de ce nouvel émirat est avant-tout tribale, même si la dynastie pashtoune tente d'élargir son autorité avec une garde royale non tribale et une administration persanophone. Les souverains successifs continuent de s'assurer de l'appui des tribus par les mariages, l'insistance sur les origines et la généalogie ou l'organisation de Loya Jirga. La construction du pouvoir oscille alors entre une légitimation religieuse, avec une source divine du pouvoir reconnue par les oulémas, et une logique patrimoniale dans laquelle l'élite forme un groupe étroit qui maintient et perpétue son contrôle sur l'État et les ressources. Entre 1818 et 1835, l'Afghanistan se partage en principautés presque autonomes comme Kaboul, Qandahar ou Hérat, composées de différents groupes ethniques : les Pashtounes, les Tâjiks, les Ouzbeks, les Hazaras, les Aymâqs, les Turkmènes, les Baloutches, les Nuristanis, les Pashaïs et d'autres.

Ahmad Shah Durrani

Les frontières de l'Afghanistan sont dès les origines fluctuantes. Elles restent largement prisonnières de la conjoncture régionale, et désormais internationale, en devenant un pion dans le « Grand Jeu » (l'expression est inventée par Sir John Kaye en 1859 puis diffusée par Kipling) qui oppose les impérialismes russe et britannique à partir de 1809 (date d'établissement de la première ambassade britannique à Kaboul). L'Afghanistan est alors pris en tenaille entre l'expansion russe vers « les mers chaudes » et la conquête de l'empire des Indes par le Royaume-Uni. L'étau se resserre très vite autour du royaume et ses frontières sont définies sans qu'il n'ait réellement mot à dire après les deux défaites contre les Britanniques, lors des guerres de 1839 à 1842 puis de 1878 à 1880. Ces deux conflits sont particulièrement violents et meurtriers, notamment avec l'embuscade des gorges de Kaboul, qui ne laisse pour seul survivant que le docteur Brydon, les 16 500 autres Britanniques quittant la capitale afghane ayant été tués ou fait prisonniers. Les guerres d'Afghanistan et les accrochages sur la frontière, auxquelles ont participé Winston Churchill ou encore le docteur Watson de Sir Arthur Conan Doyle, ont créé le mythe de l'Afghanistan indomptable peuplé de farouches guerriers encore vivace dans les imaginations. Plutôt que d'occuper directement le territoire, les Britanniques choississent de maintenir une influence à Kaboul en entretenant un État-client.

Entre 1891 et 1906, ils s'attachent à établir les frontières internationales de l'Afghanistan, telles que nous les connaissons aujourd'hui, par une série de traités avec la Perse et la Russie. En 1893, ils tracent la « Durand line » entre l'Afghanistan et l'empire des Indes. Celle-ci sépare les tribus pashtounes en fonction de logiques purement miliaires. Cette délimitation n'a été reconnue par aucun gouvernement afghan et constitue depuis 1947 une source majeure de conflit entre l'Afghanistan et le Pakistan. L'Afghanistan est conçu par les Britanniques comme un véritable État-tampon entre les différents empires régionaux. L'État ne reprend la main qu'en 1919 sur sa politique extérieure, à l'issue de la troisième guerre avec les Britanniques.

92e régiment à Kandahar
92e régiment à Kandahar

Huile sur toile de Richard Caton Woodville

Troupes Britanniques
Troupes Britanniques

Soldats britanniques au camp de Panjkora Camp pendant le soulèvement afghan de 1890.

Tracée de la Ligne Durand
Tracée de la Ligne Durand
Sir Henry Mortimer Durand
Sir Henry Mortimer Durand
Abdul Rahman Khan
Abdul Rahman Khan

Abduk Rahman Khan, dit l'Amir de Fer

Afghans victorieux
Afghans victorieux

Photographie d'Afghans victorieux après la baitaille de Maïwand, 1880.

Les dirigeants afghans vont alors opérer une conquête de l'intérieur : les frontières ayant été fixées avant qu'un État n'ait pu s'imposer, ils tentent de mettre en place un État central fort et stable. Dès le départ, cet État est largement dépendant des subsides russes (puis soviétiques) et britanniques pour sa survie. En 1883, une aide annuelle est accordée au souverain afghan par Gladstone. Ainsi en 1893, l'aide britannique représente 1,8 millions de roupies par an alors que le revenu annuel du royaume est de 12 à 13 millions de roupies. À cela s'ajoutent des mesures d'aides supplémentaires en cas de besoin, entre 1883 et 1901, qui représentent 28,5 millions de roupies. Sous la pression de Londres, Abdul Rahmân Khân (dont le règne débute en 1880) entame la constitution et l'unification d'un État moderne d'une main de fer, ce qui lui vaut d'ailleurs le surnom d'Amir de Fer. Lorsque le pouvoir central est en difficulté, les Britanniques n'hésitent pas à fournir des fonds et de l'armement.

La modernisation de l'État se poursuit ensuite avec le règne d'Amânullah (entre 1919 et 1929). En 1922, par exemple, ce dernier sépare les dépenses personnelles du roi de celles de l'État. L'institutionnalisation du pouvoir central passe par l'établissement d'une constitution en 1923. Cependant le rapport de force n'est pas toujours en faveur de l'État, en cas de soulèvement des tribus (comme le montre la rébellion de Khost en 1924) le pouvoir central doit faire appel à une levée tribale pour mater ces insurrections. La création d'une armée nationale est un enjeu prioritaire pour la constitution d'un pouvoir central ; 50% du budget national y est dévolu même si des problèmes de recrutement se font toujours sentir, notamment chez les Pachtounes.

La révolte de 1930 amène Zahr Shâh au pouvoir qui prend alors Dâud comme premier ministre (1953-1963). Celui-ci continue l'entreprise de modernisation de l'État et de l'armée qui n'a désormais plus besoin des levées tribales pour défendre le pouvoir central. Daud met fin au non-alignement afghan, qui permettait de financer l'État grâce aux aides soviétiques comme américaines. Il s'appuie, grâce notamment aux accords de 1955, sur le soutien technique et financier quasi exclusif de Moscou. La modernistation des institutions passe alors par l'adoption d'une nouvelle constitution, en 1964, qui instaure l'élection d'un Parlement dans lequel ne peuvent pas siéger les membres de la famille royale.

En 1973, après un coup d'État exécuté sans difficulté avec l'appui des officiers, Dâud instaure la République. Il met en réalité en place un pouvoir autoritaire défini dans la constitution de 1977. Il continue de chercher des soutiens dans le clan royal dont il est issu, la République n'est donc pas vécue comme une rupture mais comme plutôt comme un basculement à l'intérieur du clan royal.

Ainsi contrairement aux idées reçues, l'État afghan n'a pas toujours été particulièrement instable. Entre 1880 et 1978, seuls six souverains (dont un président de la République), tous issus du clan Mohamedzay de la tribu Barakzay, se succèdent, ce qui invite plutôt à considérer un État central stable. Il n'est pas l'objet de la contestation mais plutôt d'une compétition pour l'obtention des ressources qu'ils procurent. Ce dernier est soutenu par la constitution progressive d'une classe dirigeante urbaine, principalement kaboulie, qui prend donc ses distances avec le milieu tribal. Cette nouvelle classe dirigeante aspire à une modernisation à l'occidentale, elle est souvent formée dans des universités étrangères avant d'entrer dans la haute administration et elle diffuse des nouvelles pratiques dans les comportements ou encore l'habillement. Kaboul, à l'étranger, a l'image d'une ville ouverte et moderne, et l'Afghanistan d'un pays se développant lentement et surtout attirant de plus en plus les touristes pour ses fabuleux paysages.

La France n'est pas absente d'Afghanistan. Dès 1821, des Français, notamment attachés à la cour de Perse, traversent l'Afghanistan et s'y intéressent. Les mémoires d'Auguste Claude Court sont les premières d'une série de publications sur le pays marquant les débuts de l'intérêt français pour l'Afghanistan. La France attire aussi Sayyed Djamâluddin Al Afghâni qui s'y installe et publie son propre journal. En 1921, Paris envoie un ambassadeur itinérant en Afghanistan et c'est en 1922 qu'est signé le premier traité franco-afghan scellant une amitié qui dure jusqu'à aujourd'hui.  La France obtient une concession pour 30 ans sur les fouilles archéologiques et le lycée Esteqlal, lycée francophone de Kaboul, est crée à la même époque. La coopération entre les deux pays se fait alors principalement dans les domaines de l'éducation et de l'archéologie, dont les découvertes sont encore exposées au musée Guimet à Paris. À partir de 1927, Paris s'implique également dans la mise en place d'un système de poste, de télégraphe et de téléphone. La France accompagne donc pleinement l'Afghanistan dans le processus de modernisation entrepris par le roi.

Vue de Kaboul dans les années 20
Vue de Kaboul dans les années 20
Maurice Fouchet
Maurice Fouchet

Maurice Fouchet, ambassadeur de France en Afghanistan de 1923 à 1926

Reception aux jardins Bagh e Bala
Reception aux jardins Bagh e Bala
Sayyed Djamâluddin Al Afghâni
Sayyed Djamâluddin Al Afghâni
Les montagnes afghanes
Les montagnes afghanes

© crédit GERES

Province de Bamyian
Province de Bamyian

© CreativeCommons/Zaccarias

Vue de Kaboul et ses montagnes
Vue de Kaboul et ses montagnes

© Bill Podlich | Bill Podlich est employé à partir de 1967, par l'UNESCO, comme professeur au Higher Teachers College of Kabul

Les montagnes afghanes
Les montagnes afghanes

© crédit GERES

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